Oui, les jeux vidéo sont politiques… oui, définir les jeux vidéo, c’est politique. Don’t make me tap the sign…

Aujourd’hui, on explique encore une fois pourquoi les jeux vidéo sont politiques et pourquoi le fait de poser une définition sur ce que sont les jeux vidéo est également un acte politique.

Dans les sciences du jeu, on sait depuis les débuts que le fait de jouer est un acte politique qui va se rapprocher de formes de représentation et qui va venir ludifier, ludiciser, proposer des versions jouées de phénomènes qui se déroulent dans le monde social. Le fait de jouer aux gendarmes et aux voleurs est en soi une façon de positionner un rapport entre les gentils et les méchants, tout comme le fait de jouer aux cow-boys et aux indiens. Cela signifie que l’on tolère, par exemple, le fait que l’on puisse invoquer un rapport de force et jouer avec ce rapport de force, ces politiques.

Cela fait 2500 ans que l’on sait que les jeux sont des objets politiques. Cela ne fait pas 100 ans, ce n’est pas à l’arrivée des wokes dans les sciences que l’on sait ça. Cela fait 2500 ans depuis qu’Hérodote a documenté les premières traces de jeux dans nos sociétés (bien qu’il ait factuellement tort sur le moment de leur création). Hérodote, c’est un historien qui commence à documenter ce qu’il se déroule à son époque, à peu près en 445 avant Jésus-Christ, dans ses histoires. Et notamment, il raconte comment la Lydie a réussi à s’extirper de la famine en imposant des jeux à sa population. La solution qui est trouvée pour que tout le monde puisse manger à sa faim est la suivante : un jour on mange, le jour suivant on joue. Et c’est comme ça que la Lydie a pu survivre à cette famine, en partie. Parce qu’elle fut quand même obligée de se séparer d’une partie de sa population après.

Pourquoi je vous parle d’Hérodote et de quelque chose qui s’est passé il y a plus de 2000 ans ? Déjà, c’est pour prendre plaisir à aller chercher un autour qui est préféré à la recherche contemporaine par certains groupes réactionnaires. C’est aussi pour signifier clairement que l’histoire ne nous a pas attendu. Vous allez me dire, là je parle de jeux et pas de jeux vidéo.

De la même façon, les jeux vidéo ne vous ont pas attendu pour être ancrés dans la vie politique d’eux-mêmes ou par diverses communautés d’interprétation. Donc pendant que vous êtes en train d’écrire que les jeux vidéo ne sont pas politiques, il y a des acteurs qui ont plus de pouvoir, qui sont mieux placés dans le système, qui utilisent les jeux vidéo, par exemple, pour recruter des populations. En 2026, Roblox, ce n’est pas un jeu vidéo, c’est une plateforme, mais c’est une plateforme qui est utilisée pour recruter idéologiquement des enfants. Au début des années 2000, vous avez un jeu qui s’intitule America’s Army qui sort et qui a pour but promotionnel, officiel et affiché de recruter des jeunes. Et oui, si vous aimez bien tuer des gens dans les jeux vidéo, peut-être que vous allez bien aimer faire ça en vrai.

Et là, vous allez peut-être me dire, en fait, qu’il ne s’agit que d’un exemple pris à part et que cela ne reflète pas tous les jeux vidéo. Problème, lorsque les jeux sont placés en catégories, ces catégories servent aussi un objectif qui peut être utilisé politiquement parlant. L’un des plus grands penseurs des jeux, Roger Caillois, a émis une classification des jeux qui est très pertinente, qui est encore utilisée aujourd’hui. Et pourtant, dans cette classification, il distingue notamment la païdia et le ludus. La païdia, c’est le jeu sans contraintes, le jeu libre, c’est le jeu des enfants. Le ludus, c’est le jeu structuré. Et Caillois, il va utiliser cela pour distinguer les sociétés dites à Tohu-Bohu des sociétés civilisées. Alors, est-ce que ça veut dire que Roger Caillois était pour autant un raciste ? Pas sûr. Pourtant, il est sûr et certain que Caillois était un produit de son époque et que certaines formes de jeu étaient plus valorisées que d’autres.

Si nous retenons son idée que les jeux expriment les formes des sociétés dans lesquels ils sont joués, Caillois serait alors porté à reconsidérer sa position qui voit dans l’agôn le pinacle de nos sociétés. Les types de jeu, les pratiques ludiques, mais aussi le rapport au jeu et sa place sociale ont évolué depuis Caillois, sous le coup de transformations sociales importantes. (Schmoll, Bonenfant, Dozo, 2023)

Mais là, on a quelque chose d’important. C’est que les jeux sont utilisés pour distinguer les humains les uns des autres. Donc, oui, encore une fois, les jeux sont politiques. Et c’est là qu’on en vient au fait de la définition comme un acte politique. Le fait de définir quelque chose vient circonscrire cet objet. C’est pour ça qu’il y a des débats houleux en permanence à l’Assemblée nationale sur l’adoption des textes de loi. Parce que les textes de loi définissent des choses. Alors, évidemment, le fait de définir ce que sont les jeux vidéo, ça n’a pas la même ampleur que définir quelque chose qui va ensuite devenir une loi. En revanche, cette définition vient circonscrire le loisir. Cela va avoir un impact réel potentiel sur les pratiques.

Quand vous avez un influenceur ou une influenceuse avec des millions d’abonnés qui vient vous dire, par exemple, que les walking Sim, ce ne sont pas des jeux vidéo, Cela a un effet sur la pratique puisqu’on en vient à distinguer ce qui est donc légitime de ce qui n’est pas légitime. Et fun fact, en général, les pratiques illégitimes du jeu vidéo à un moment donné, ce sont les pratiques des populations qui ne vont pas correspondre à une certaine idéologie dominante au sein de la société qui tente de définir ces objets.

Définir, forcément, c’est un exercice qui est passionnant. Mais c’est également un exercice qui exclut. Et ça, c’est la question que posent Mia Consalvo et Christopher Paul dans Real Games afin d’expliquer pourquoi le fait de définir les jeux vidéo, c’est une pratique qui en vient à exclure des joueurs et des joueuses. Donc, la prochaine fois que vous aurez envie de définir ce que sont les jeux vidéo, selon vous, posez vous la question : « pourquoi suis-je en train de faire cette définition ? Est-ce que cette définition va exclure les pratiques des autres ? Si oui, il se peut très probablement que ça soit une mauvaise définition. ■

esteban grine, 2026.


Bibliographie indicative

Consalvo, Mia, and Christopher A. Paul. Real games: What’s legitimate and what’s not in contemporary videogames. mit Press, 2019.

Patrick Schmoll, Maude Bonenfant et Björn-Olav Dozo, « « Fonder une sociologie à partir des jeux ». Pertinence du projet de Roger Caillois aujourd’hui », Sciences du jeu [En ligne], 20-21 | 2023, mis en ligne le 07 décembre 2023, consulté le 16 avril 2026. URL : http://journals.openedition.org/sdj/6153 ; DOI : https://doi.org/10.4000/sdj.6153

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