Donc, j’ai rencontré Squeezie !

Mardi dernier, j’ai rencontré Squeezie. Dans le YouTube Space de Paris, au sous-sol des locaux de Google, il est arrivé par la droite face à l’audience puis s’est assis sur une toute petite estrade. La speakerine a fait une rapide introduction puis Lucas Hauchard a commencé un speech tel qu’il en a donné des dizaines d’autres. A 22 ans, c’est assez incroyable la façon dont il se comporte. Je me suis retrouvé en face d’un être humain avec, finalement, la tête très bien vissée sur ses épaules. A aucun moment il n’a été vulgaire, condescendant ou méchant. Pire, j’ai eu en face de moi quelqu’un d’extrêmement conscient de sa chance et de sa situation. Les deux heures passées avec lui ont été particulièrement folles en termes de déconstruction de cette personnalité publique. Entrepreneur dans l’âme, clairement, il marqua cependant un désaccord fondamental lorsque dans le public, quelqu’un balança un « quand on veut, on peut », phrase archétypale d’un discours méritocratique.

C’est un portrait tout en finesse qui s’est dévoilé lors de cette rencontre, tellement que je meurs d’envie aujourd’hui d’obtenir de lui un entretien dans un but de recherche scientifique. Ses vidéos, véritables documents et traces d’une culture et d’une histoire, sont une matière première pour n’importe quel chercheur qui aujourd’hui s’intéresse à la sociologie des médias et à la science de l’information et de la communication. J’ai aussi pu discuter avec lui. Je lui ai notamment demandé s’il se rendait compte qu’il était aujourd’hui un objet de recherche. La surprise qu’il afficha m’indiqua un non franc. Mardi soir, j’ai eu l’impression de rencontrer quelqu’un de passionnant mais je n’ai pas encore des millions de choses à analyser. C’est pourquoi je vous propose une retranscription sommaire des échanges avec le public.

Esteban Grine, 2018.

Retour sur les tous débuts de la chaine ? Qu’est-ce qui t’as fait te lancer sur youtube ?

Squeezie : Il y avait déjà des gens sur YouTube, quand je me suis lancé il y avait déjà Diablox9 et je trouvais trop con de ne pas partager mes parties de jeux et du coup je me suis lancé comme ça. Au début, j’essayais d’être sérieux et très vite, je suis parti sur de l’humour. Je me suis inspiré de BeastModeIII : jeux vidéo et humour, c’est parti. Il fallait que je sèche un cours sur trois pour faire mes vidéos. A l’époque, on ne savait pas que l’on pouvait gagner de l’argent. A l’époque, il y avait la bannière on se disait tous « wow lui c’est un gros ».

Peux-tu nous raconter tes trois premières années sur Youtube ?

Squeezie : On était à 4 vidéos par semaine. Mais c’est grave un bon souvenir, je regrette rien. Même mes erreurs, cela m’a appris des trucs. J’apprenais énormément, tous les jours. YouTube c’était beaucoup des vidéos de chats dans la tête des gens. Mais ils [Google] poussaient vachement ceux qui créaient du contenu « autres ». C’était vachement plus simple à l’époque. Aujourd’hui je prends beaucoup plus de temps pour moi. Aujourd’hui le piège, c’est faire un burnout. Ces trois dernières années on a vu masse de gens s’arrêter du jour au lendemain. Il faut se fixer des limites. Je n’ai aucun souci avec ceux qui veulent gagner de la thune aujourd’hui mais je pense que c’est hyper important de s’écouter.

Le moment quand ta chaîne a décollé ?

Squeezie : Alors à l’époque, j’avais 300 000 abonnés mais c’est clairement Cyprien Gaming qui m’a poussé. Je me suis fait juger en masse. Cela a été le gros boost de l’époque, ma rencontre avec Cyprien.

(Question du public) Ce n’est pas aussi quand t’as commencé à faire des vidéos de commentaires sur YouTube ?

Squeezie : Alors là c’est plus les gens qui avaient une opinion négative de moi qui se sont mis à regarder ce que je faisais en se disant « ah ouais en fait ça va c’est cool.

(A propos des commentaires et des aides que Squeezie peut prodiguer)

Squeezie : Les conseils que je donne, c’est hyper simple quand t’as 10 millions d’abonnés. Les conseils que je vais donner ne s’appliquent pas à vous. Le plus important, c’est gaga mais il faut faire ce que vous aimez. Y’en a qui passe plus de temps à faire leur miniatures, leur titre mais en vrai, faut juste d’abord passer du temps sur sa vidéo. Il faut parler de ce que l’on aime. Il y a plein de chaine YouTube que je découvre, les vidéos sont merdiques. On glorifie vachement les vues, le nombre d’abonnés, c’est dommage. Tout le monde glorifie le nombre d’abonnés, tout le monde partage ses screens quand ils tombent dans les tendances. C’est très dur de se détacher de ça, de socialblade, on pète un câble, on passe notre temps à regarder nos stats.

(Question du public) Comment tu gères les commentaires ?

Squeezie : La vidéo, une fois en ligne, c’est plus les gens qui parlent entre eux. Moi perso, c’est plutôt twitter que je kiffe, c’est plus là que je fais vivre ma communauté. L’espace commentaire, bah je ne peux pas regarder spécialement les 6 000 que j’ai. Je regarde parfois les 50 premiers suggérés par YouTube et cela me permet de prendre la température mais après c’est tout. C’est vraiment pas l’endroit pour moi où j’échange avec les personnes qui me suivent.

(Question du public) N’as-tu pas eu peur de lâcher tes études pour faire des vidéos sur YouTube ?

Squeezie : J’ai eu la chance de ne pas avoir à faire un métier alimentaire, j’ai eu mon bac ES, j’avais un an d’avance et du coup, j’ai fait YouTube. « Cyprien gaming » était lancée depuis 6 mois. Ce n’était pas spécialement un plan de carrière. Je n’ai pas spécialement peur d’un « après YouTube », genre la plateforme s’effondre. Je gagne énormément de thunes, je mets plein de thunes de côté, financièrement je serais pas pressé, je ne suis pas vraiment dans la vraie vie de Youtuber. A l’époque, il y avait beaucoup moins de gens, j’ai pas eu le dilemme d’arrêter les études. Aujourd’hui, je ne sais pas comment je gérerais cela aujourd’hui, je pense que je continuerais honnêtement. En vrai, j’ai eu de la chance. J’ai commencé très tôt, j’ai commencé très jeune.

Combien de temps as-tu travaillé tout seul ? Et aujourd’hui, ton équipe ?

Squeezie : Aujourd’hui je ne bosse qu’avec Clément qui fait 2 vidéos sur 3. J’ai bossé seul ça pendant 4 ans. J’arrivais au stade où je pétais un câble. J’étais bloqué sur l’idée de tout devoir faire tout seul. Y’a aucune honte à tout déléguer et à rémunérer des gens en fait, c’est cool. A partir du jour où j’ai arrêté de faire des montages, j’étais trop heureux. Si demain, je n’ai pas envie de tourner, je peux jouer à Wow en caleçon. Tout ça, le fait d’être seul, l’arrivée du monteur, c’est des échelons, j’ai eu de la chance. Il ne faut jamais oublier que je suis resté seul pendant 4 ans. Il ne faut pas non plus oublier que moi tout seul, j’étais crevé, j’étais épuisé. Pendant 4 ans, j’étais tout seul dans ma chambre. C’est bien pendant quelques années d’être chez soi mais moi, je tournais en rond, j’ai fini par péter un câble.

(Question du public) As-tu déjà laissé ton monteur uploader des vidéos sans que tu les vérifies ?

Squeezie : C’est arrivé 2 fois d’avoir autorisé des uploads sans mon accord. Mais sinon, je regarde toujours une fois. Monter des vidéos de jeux vidéo, ça me pète les couilles. Je l’ai trop fait. Aujourd’hui, j’ai plus de kiff à faire des vidéo IRL Les vidéos gaming, ça me fait un peu chier. Aujourd’hui, j’aime faire des vidéos d’anecdotes mais clairement, les vidéos gaming, ça me saoule. J’en ai beaucoup trop faites. Aujourd’hui, je m’éclate sur d’autres formes de montages.

(Question du public) Comment gères-tu les commentaires haineux ?

Squeezie : Moi je suis entouré de gens qui sont francs. Si j’ai fait une vidéo de merde, on me le dit. Mes proches vont être bien cash, bien sincères, je vais vraiment prendre en compte leur avis car à un moment, tu perds trop de temps à regarder l’avis des haineux. Pour avoir un vrai avis, faut demander à tes proches. Sinon, faut avoir confiance en soi, c’est tout. Aujourd’hui, je ne parle plus de ma vie perso mais je pense qu’aujourd’hui, psychologiquement, c’est compliqué.

Comment gères-tu l’organisation et le changement de contenu ?

Squeezie : Aujourd’hui, y’a plein de contenu sur Fortnite, mais je pense aujourd’hui il faut clairement faire des variations. Plus tôt tu varies et mieux c’est. Faut vraiment varier. J’ai fait la même chose avec call of. Aujourd’hui, j’essaie de ne pas m’arrêter sur une seule chose, un seul jeu. Les gens après, ils sont dans une routine, ils viennent te voir parce qu’ils te suivent pour quelque chose de précis. Du coup, il ne faut jamais les laisser s’habituer. C’est comme ça que Diablox9 s’est planté, faut pas l’oublier. Aujourd’hui, je ne me force plus. Je fais une vidéo quand j’en ai envie. Si je veux glander ou voir mes amis, bah, je le fais. Du coup pareil, j’essaie de ne pas trop m’aligner sur les tendances. Les gens aimeraient me voir jouer tout le temps à Fortnite en ce moment, mais c’est mort, je ne veux pas que les gens pensent que je fais que ça. Quand je vois des chaînes qui ne font que la même chose tout le temps, je me dis que cela peut pas durer, on finit par péter un câble.

Propos recueillis par Esteban Grine le 27 février 2018.

MàJ du 02/03/2018 :Ajout d’une question

(Question du public) Avec la notoriété et l’influence que tu as, ne ressens-tu pas le besoin de défendre des causes ou plus simplement t’engager politiquement pour faire évoluer la société dans une meilleure direction ?

j’intègre le petit retour de l’ami Olbius plutôt que de moi-même rapporter à nouveaux ces propos. je vais juste prendre le temps d’exprimer mon analyse de ce que j’ai perçu à ce moment. La réponse de Squeezie fut sincère. C’est pour moi clairement un constat de la dépolitisation de notre génération. Cependant, il ne s’agit pas de dresser un portrait absolu. Dans son discours, Lucas distinguait les positions politiques des positions militantes (en prenant pour exemple sa vidéo sur le harcèlement). Scientifiquement, le propos qu’il tient est intéressant à observer : les définitions de l’action politique évoluent. Je ne suis pas encore capable d’analyser plus en finesse cela. Je ne peux pas non plus dresser un contour de ces nouvelles définitions qui je pense ne sont pas uniquement propres à Squeezie.

  • The_Nayth

    C’est vachement cool de voir sa réaction à son parcours ! Merci pour cet article !

  • Léo

    Vraiment intéressant ! Par contre je me permets une petite rectification : je pense que Squeezie parlait de Beastmode 3 et non Bismoth3 quand il parlait de youtubers gaming qui jouaient un peu sur l’humour.

    • yep ! c’est corrigé !

  • Brandon Gonzalez

    C’est marrant comment ça démarre l’article, genre « J’avais du mal à le croire mais c’était un être humain ni condescendant, ni vulgaire ni méchant ». Tu avais un « a priori » négatif sur le personnage ?

    • Salut ! Merci pour ton commentaire !

      Alors, non, je n’avais pas d’a priori négatif. Loin de là. Par contre, il est vrai que je m’étais fait une certaine représentation. Il faut savoir que IRL, je suis prof et j’ai des étudiants qui ont le même âge que Squeezie, du coup, cela m’a surpris de voir un entrepreneur particulièrement professionnel dans sa façon de se présenter et tout.

      (Le fait que IRL il sembla super gentil est un plus)

      • Brandon Gonzalez

        Mais salut, et merci pour ta réponse, je comprend mieux maintenant.

        Ca me faisait bizarre parce que
        1) J’ai regardé quelques-unes de ces vidéos et je sentais être « face » à quelqu’un d’assez réaliste et honnête donc loin du cliché qu’on peut avoir d’un vidéaste youtube de cette popularité.
        2) J’ai l’impression que dans le milieu du jeu vidéo, beaucoup sont ceux qui ne l’apprécient pas alors que je trouve plutôt qu’il aide la cause en proposant des expériences variées, parfois assez intimes en mettant en avant le côté « art » de certains jeux et en faisant généralement une bonne pub.

        Enfin bref, continu à nous pondre tes articles =)