Aujourd’hui, dans cet article, il sera question de Pokémon Légende ZA. Et pourquoi parlons-nous de ce Pokémon en particulier ? La réponse est simple. Il s’agit possiblement de l’épisode de toute la série qui s’inscrit le plus en rupture par rapport à la cosmogonie que construit la Pokémon Company depuis maintenant 30 ans. Mais pour expliquer cela, il faut que l’on définisse ensemble quelle est cette cosmogonie qui nous a bercé·e·s depuis notre plus tendre enfance jusqu’à l’âge adulte.
Un récit d’aventure et de conquêtes
Pokémon, c’est avant tout un récit d’aventures, une épopée qui nous propose à chaque épisode d’incarner un jeune enfant ou un adolescent qui va parcourir un monde et peu à peu accaparer ce qu’il contient. Pokémon, c’est un récit d’appropriation. On capture des monstres, on contrôle l’environnement qui nous entoure et on le documente. Le contrôle passe alors par l’accumulation des ressources que sont les Pokémons. Cependant, il passe également par l’accumulation de connaissances que l’on fait sur le monde.
À travers notre simple Pokédex, on s’amuse donc à documenter et à mieux comprendre les choses qui nous entourent. Pokémon, c’est ce récit-là. C’est le récit d’une appropriation de la nature par la culture. S’il y avait des dangers encore inconnus au sein de l’espace explorable, le fait de fouler ce dernier les réduit à des risques maitrisables, appréhendables. Et c’est une aventure qui est extraordinaire à vivre. On brûle d’un désir ardent de tous les attraper, d’obtenir tous les badges, de devenir le meilleur des dresseurs et des dresseuses. Il y a cette progression linéaire qui se fait d’épisode en épisode et qui nous permet de nous positionner par rapport au monde qui nous entoure. C’est le récit d’une ascension sociale formalisée par les échelons de la ligue Pokémon et d’une ascension affirmant notre domination sur la nature.
Le meilleur des dresseurs et des dresseuses
Oui, dans Pokémon, on devient le meilleur. Mais on ne devient pas que le meilleur parce qu’on est tout simplement le plus grand des combattants ou des combattantes. On devient le meilleur parce qu’on est celui ou celle qui comprend le mieux le monde qui nous entoure, c’est-à-dire l’univers du jeu. Et ça, cela fait 30 ans que la Pokémon Compagnie diffuse cette histoire à travers tous les médias estampillés Pokémon. Dans sa plus simple des versions, ce récit passe par l’intégration des rapports d’avantages et de faiblesses que les types de Pokémons peuvent avoir les uns sur les autres. Dans la série animée, les héros parviennent rarement à gagner à coup de force brute.
Dans les premières saisons, on voyait d’ailleurs Sacha perdre régulièrement, même contre le plus inoffensif des Taupiqueurs. Les combats avaient souvent une dynamique similaire. D’abord, le héros perd ou se retrouve en difficulté, jusqu’au moment où l’un de ses alliés ou son Pokédex lui transmet une information importante lui permettant de renverser le rapport de force.
De manière plus générale encore, Sacha cristallise cet archétype du héros voué à tout dominer. Au tout début, il part à l’aventure pour devenir le meilleur des dresseurs Pokémon, pour tous les attraper, pour tout découvrir. Et en fonction de ses péripéties, il va être amené à rencontrer toujours plus de créatures fantastiques, toujours plus de dresseurs et de dresseuses qui vont s’opposer à lui. On part donc seul ou avec Sacha à l’aventure pour s’approprier la nature et lui imposer notre compréhension. On documente cette nature à travers Pokémon Snap. On documente cette nature à travers le Pokédex.
Non seulement il y a véritablement ce récit d’appropriation de la nature, mais tous les éléments, que cela soit dans les jeux ou dans la série, viennent nous conforter dans cette rupture entre la culture qui est incarnée par les villes, les habitations des humains et cette nature qui sépare l’ensemble des villes de l’univers de Pokémon. Il y a bien de nombreuses avancées technologiques, mais il n’y a aucune logistique qui nous permet de comprendre ou d’envisager dans quelle mesure, par exemple, d’une ville à l’autre, il va y avoir des transports qui se font autrement qu’à pied ou par Pokémon.
Autrement dit, pendant 30 ans, le récit que nous proposait systématiquement Pokémon, c’était le récit d’une société humaine qui vivait éparpillée et séparée par de grands environnements, complètement laissés à l’état sauvage, à l’état naturel.
Raconter l’appropriation de l’environnement autrement
Et pendant presque 20 saisons, c’est le récit qui nous a été raconté. Jusqu’aux dernières saisons se déroulant d’abord à Alola puis Galar, Sacha va toujours revendiquer ces objectifs de conquêtes. Ceci étant, un changement dans la structure du récit commence alors à s’opérer. Plutôt que la découverte de lieux toujours nouveaux, Sacha va habiter un lieu dans lequel il revient. Le récit ne suit plus un sentier, mais se construit en étoile avec pour épicentre un lieu dans lequel Sacha revient régulièrement : une école à Alola, un laboratoire à Galar.
De même, on en vient à se détacher des habituelles ligues Pokémon ayant huit champions et championnes faisant autorité et des formats très inspirés de nos propres compétitions sportives. À Kanto, la ligue Pokémon donne par exemple des impressions de jeux olympiques. Dans les saisons de Pokémon, les voyages, ultime arc narratif de Sacha, ce dernier gravit progressivement un ladder avant de devenir enfin maitre Pokémon. D’un système reposant presque sur une organisation en castes entre les dresseurs et dresseuses typiques, les champions et une élite contrôlant l’ensemble (les habituels conseils des 4), on en vient à un système clairement structuré sur une compétition sportive et les champions d’arène deviennent davantage des personnalités publiques et médiatiques que des figures d’autorité. En somme, il y a une évolution avec les jeux et la série qui permet de constater la complexification sociale du monde des Pokémons.
Ainsi, donc, de villes séparées par une flore et une faune sauvage avec un système politique atypique, on en vient progressivement à un récit bien plus complexe à propos d’une structuration sociale et culturelle qui mélange davantage ces deux mondes. Et lorsque je parle de l’état sauvage, je ne viens pas poser un regard, un jugement dessus, non, je viens simplement dire que c’est un état qui n’a pas été approprié par l’être humain. Or, progressivement, la série montre une appropriation et un contrôle toujours plus grands de cette nature. Pokémon Legends ZA en est alors l’épitome puisque son espace explorable renverse l’ensemble des logiques présentées plus tôt. D’où la rupture qu’il génère et le contraste qu’il offre, en particulier par exemple avec le précédent Pokémon Legends Arceus.
Pour la première fois en 30 ans, les joueuses et les joueurs ne parcourent pas un univers qui a été laissé à l’état sauvage. La ville d’Illumis, qui concentre l’intégralité de l’action de Pokémon Légende ZA, est un environnement qui est totalement contrôlé par la société humaine qui y vit. Ce n’est plus une ville qui se trouve être un dernier rempart dans un environnement sauvage, c’est l’inverse, ce sont des zones sauvages qui font partie de cet environnement contrôlé et qui y sont « autorisées », non sans le mécontentement de certains citadins.
Autrement dit, la rupture que propose Pokémon Legends ZA, c’est une inversion de notre rapport au monde. On n’est plus en train de parcourir un environnement sauvage dans lequel il y a de temps en temps des villes. On est en train de parcourir une ville dans laquelle des zones vont être considérées comme des zones sauvages, mais contrôlées par des frontières. Autrement dit, Pokémon Legends ZA, ce n’est plus le récit d’une découverte d’un monde sauvage, d’un monde naturel, c’est la redécouverte d’un monde qui a déjà été foulé, qui a déjà été maîtrisé. Et cette redécouverte passe par la réinauguration de nouvelles zones qu’on appelle sauvages, mais qui sont en réalité des zones contrôlées par le pouvoir en place dans la ville d’Illumis.
Il est donc toujours question d’accaparement et d’appropriation, mais celles-ci se font désormais dans un univers totalement contrôlé, là où il y avait un aspect naturel, relatif mais existant, des Pokémons à l’état sauvages et dont la série notamment a documenté de nombreux faits de cultures indépendantes de celle des humains.
Si le rapport entre les humains et la nature révélait autrefois une position des humains enclavée du reste du monde, les espaces « sauvages » ne sont plus que des conséquences de politiques urbaines dans Pokémon Legends ZA. ■
esteban grine, 2026.







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